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« Économie sociale ». Une expression que l’on entend de plus en plus autour de nous mais dont le sens n’est pas toujours bien défini, car peu connu et mal compris. Le REDD a tenté de démystifier ce terme en s’entretenant avec les responsables de deux organisations d’économie sociale : Insertech et la TOHU.

Le concept d’économie sociale réunit deux termes que beaucoup considèreraient comme opposés. Le mot « économie » fait penser à la création de richesses via la production de biens et services, alors que le mot « social » fait référence à l’accessibilité des services qui influencent les conditions de travail et de vie d’une population donnée.

Ce ne sont pourtant pas des termes incompatibles. Au Canada, des milliers d’entreprises dites d’économie sociale vendent des biens ou services tout en poursuivant la réalisation d’une mission sociale, à savoir de répondre à un ou des besoins d’une population cible. Les résultats sont ensuite réinvestis plutôt que transformés en profit individuel.

Agnès Beaulieu, directrice générale chez Insertech, nous décrit les défis et les forces de ce modèle d’affaire solidaire.

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1. Présentez-nous votre entreprise

L’idée de créer Insertech a émergé d’un contexte particulier. Dans un esprit de revitalisation urbaine, la création du Technopôle Angus offrait la perspective de redynamisation économique à laquelle les jeunes du quartier risquaient de ne pouvoir accéder. Les difficultés socioéconomiques caractérisant l’Est de Montréal, l’enjeu important du décrochage scolaire, faisaient en sorte que même si la création d’emplois qu’amènerait la création du parc technologique semblait importante, le manque de qualification de la main-d’oeuvre locale leur restreindrait l’accès à ces emplois. Il y avait clairement une opportunité : celle, donc, de développer des compétences dans le domaine des technologies informatiques pour les jeunes adultes et de créer un réel impact au niveau de la dynamisation économique, sociale et environnementale.

De nos jours, Insertech a évolué et est une entreprise desservant plusieurs clientèles. Nous offrons ainsi à notre clientèle d’affaires un service de récupération écologique de matériel informatique. Nous aidons les jeunes en difficulté à augmenter leur employabilité par la formation et le développement de compétences sociales et professionnelles. Les appareils reconditionnés sont offerts à la communauté à prix modique; tout cela en attaquant de front l’enjeu grandissant que constitue la gestion des déchets informatiques. Depuis nos débuts, nous sommes fiers d’avoir aidé 900 jeunes et d’avoir détourné 150 000 appareils informatiques de l’enfouissement en leur donnant une seconde vie.

2. Décrivez-nous votre modèle d’affaires?

Chaque décision d’affaires repose sur une approche globale qui intègre les trois piliers du développement durable. Chaque produit et service est évalué en fonction de notre responsabilité sociale. Est-il utile pour les jeunes, la communauté? Le produit est-il dommageable pour l’environnement? Est-ce que le projet tient la route financièrement? On veut faire le mieux possible sur tous les plans et on déploie beaucoup d’efforts sur le plan environnemental dans tous nos processus de travail, ce qui est parfois moins le cas chez d’autres entreprises d’économie sociale. Il est difficile de déterminer quel aspect de notre mission engage davantage nos énergies. Tout est tellement imbriqué. Le coeur de nos opérations de réemploi de matériel informatique a une grande valeur ajoutée environnementale, mais est fait en tenant compte de l’impact social.

Nous avons connu plusieurs phases de développement en 17 ans. Après le démarrage, nous avons consacré beaucoup d’énergie à l’ouverture à la communauté pour bien en comprendre ses besoins. Cette phase a été suivie par une emphase sur la professionnalisation de nos opérations afin d’augmenter leur qualité.

« [...] nous sommes fiers d'avoir aidé 900 jeunes et d'avoir détourné 150 000 appareils informatiques de l'enfouissement. »

Cela nous a menés vers une phase de démonstration où l’on a cherché à prouver qu’une petite entreprise d'insertion peut concurrencer au même titre que les grandes entreprises en matière de qualité et de standards environnementaux. C’est à cette phase que nous avons décroché la certification ISO 14001, par exemple. Récemment, nous avons vécu une phase de développement de la palette de services et nous allons maintenant plus loin encore dans la dimension sociale : en plus des services à la communauté, nous menons également de front une campagne de sensibilisation sur l’utilisation des produits électroniques. Nous avons fait de l’éducation à la consommation notre responsabilité et du coup, sommes allés au-delà de notre mission d’origine.

Notre préoccupation sociale est d’ailleurs, je crois, ce qui nous distingue d’entreprises plus traditionnelles. Elle nous place en situation d’innovation constante, et ce, depuis le début de notre existence, lorsque nous avons pris la décision d’inventer quelque chose qui ne se faisait pas auparavant.

3. Parlez-nous des plus grands défis que pose votre modèle d’affaires?

Nous oeuvrons dans un secteur en développement, celui de la disposition des appareils informatiques dans lequel il reste à faire la lumière sur plusieurs aspects. Par exemple, nous faisons beaucoup d’efforts pour expliquer aux entreprises et aux consommateurs en quoi le réemploi comporte plus d’avantages environnementaux que le recyclage en première instance. Bien qu’il s’agisse de méthodes complémentaires, prolonger la vie d’un appareil informatique crée beaucoup plus de valeur partagée que de simplement le recycler. En ce moment, le recyclage et le réemploi sont en compétition, ce qui crée pour nous un défi d’approvisionnement.

Deuxièmement, arriver à imbriquer retombées sociales et performance économique est aussi un enjeu de taille. Les jeunes en processus d’insertion, qui constituent notre main-d’oeuvre principale, présentent des besoins particuliers d’encadrement car ils ne sont que de passage; ce qui est très différent que de travailler avec une main-d’œuvre stable déjà bien préparée! Nous travaillons alors d’arrache-pied pour les former et les amener à se dépasser en se fixant l’atteinte d’objectifs audacieux.

« [...] une petite entreprise d'insertion peut concurrencer au même titre que les grandes entreprises en matière de qualité et de standards environnementaux. »

 

Finalement, bien que nous soyons fiers de notre mission et nos réalisations, cheminer hors des sentiers battus comporte son lot d’insécurité. Je crois que si nous avions pu faire les choses autrement, nous aurions dû nous faire davantage confiance pour foncer encore plus. Nous aurions peut-être mis moins de temps à arriver à nos objectifs.

 

(voir la suite de la discussion à la page 2)