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En dépit des efforts consacrés à souligner l’aspect technique et neutre des organisations, elles sont en fait des constructions sociales, reflets frappants des cultures des nations dans lesquelles elles sont installées (Berger et Luckmann, 1996; Hofstede, 1983). De même, le rôle que les organisations sont supposées jouer envers la société se fonde aussi sur la culture. En Argentine, le cas probablement le plus connu illustre ainsi les attentes d’une communauté face à une organisation. Il s’agit du cas des usines reprises par les travailleurs (fábricas recuperadas por sus trabajadores), développé pour éviter une crise sociale durant la crise économique ayant eu lieu dans le pays entre 2001 et 2002.

 

L’ampleur de la crise a forcé de nombreuses usines de petite et moyenne taille à déclarer faillite. Leurs propriétaires, accusés de comportements frauduleux et d’avoir encouru des dettes excessives et irresponsables ayant déclenché la crise, ont simplement abandonné leurs entreprises (Vieta and Ruggeri, 2007). Les conséquences auraient été catastrophiques, en particulier si l’on considère que ces usines représentaient souvent la principale source d’emplois et de développement économique dans leurs régions.

Effrayés devant la perspective de devenir des chômeurs, les travailleurs des usines abandonnées ont décidé d’en prendre le contrôle. Après plusieurs années de gestion irresponsable ayant sévèrement compromis le futur des usines, les travailleurs devenus administrateurs souhaitaient accorder un temps de récupération et d’assainissement à ces organisations. Habituellement, la première étape en ce sens consistait à l’adoption du statut de coopératives (ce qui semblait comme une solution naturelle dans un pays ayant une longue tradition de coopératisme) accompagné d’une autogestion participative. Les années qui suivirent furent remplies d’incertitudes, mais de nombreuses usines ont réussi à poursuivre leurs activités. L’usine de tuile de céramique FaSinPat dans la province de Neuquén, l’usine de textile Brukman ainsi que l’hôtel Bauen, les deux situés à Buenos Aires, sont probablement les cas les plus marquants.

Des reprises soutenues par l'État et l'opinion publique

Bien que controversées au départ, les reprises devinrent fortement soutenues par l’opinion publique et légalement approuvées par le congrès, qui vota l’adoption d’une loi d’expropriation (Ley de expropiación) accordant aux employés l’accès aux actifs de l’entreprise.

Or, ce haut niveau d’acceptation sociale n’a pas été le fruit du hasard si l’on prend en considération les attentes des Argentins face aux entreprises ainsi que leurs valeurs nationales. Alors que les usines reprises par les employés ne correspondent pas au modèle d’affaires classique, elles illustrent ce qui est considéré culturellement comme une organisation responsable en Argentine; une organisation qui est directement impliquée dans les questions sociales qui touchent sa communauté proche.

En fait, selon un récent sondage, 91 % des répondants en Argentine considèrent que les entreprises devraient en faire plus pour contribuer à la société (Ipsos, 2013). Cela démontre que les Argentins s’attendent à ce que les entreprises aient un rôle actif en termes sociaux. L’hypothèse voulant que les entreprises soient des acteurs clés avec des responsabilités fondamentales dans le bien-être de la société n’est pas nouvelle. À l’époque coloniale. les organisations religieuses et charitables ont établi les bases d’une longue tradition de philanthropie. Au 19e siècle, lors d’une importante vague d’immigration, ces organisations furent remplacées par des organisations civiles et des entreprises familiales qui ont aidé les nouveaux arrivants à s’intégrer au pays. Juan Domingo Perón (1946-1952) a finalement cristallisé leur rôle de « protecteur » lorsqu’il a institué un système de négociation entre l’état, les entreprises et les syndicats. Cette idée de protection (généralement appelée « paternalisme » fût également hautement présente dans plusieurs pays d’Amérique latine). Elle correspond également à une perception généralisée de l’inefficacité de l’État à fournir des biens et services publics. Cela explique aussi le fait que la société exige l’implication des entreprises dans la protection et la durabilité de leurs communautés. Conséquemment, les entreprises doivent se comporter comme de « bons voisins », mettant en œuvre des activités ayant un impact social direct dans leur communauté (ex. création d’emploi, philanthropie, éducation, santé, nutrition).

Ces éléments ont transformé les reprises d’usines en initiatives légitimes aux yeux des citoyens argentins. Le rôle de protection fut d’ailleurs constamment évoqué durant les reprises, contrastant ainsi nettement avec l’image d’ « irresponsabilité » des propriétaires précédents ayant compromis les emplois et, conséquemment, le bien-être social. Aujourd’hui, plusieurs de ces usines sont considérées comme durables dans l’économie de marché. Elles ont, par le fait même, permis d’assurer la durabilité des communautés.

Auteur

Susana C. Esper, étudiante au doctorat, Département de gestion, HEC Montréal

Traduit de l'anglais par le REDD.

Sources

Berger, Peter et Thomas Luckmann (1996). « The social construction of reality: A treatise in the sociology of knowledge ». USA: Anchor Books.

Hofstede, Geert (1983). « The cultural relativity of organizational practices and theories ». Journal of International Business Studies. Vol. 14. No. 2. Pages 75-89.

Ipsos Mori (2013). Ipsos Global @dvisor: Corporate responsibility. Disponible en ligne : http://www.ipsos-mori.com/ Consulté le 17 mai 2014

Vieta, Marcelo et Andrés Ruggeri (2007). « Worker-recovered enterprises as workers’ cooperatives: The conjunctures, challenges and innovations of self-management in Argentina ». In: Reed, Darryl and JJ McMurtry (Eds.). Co-operatives in a Global Economy: The Challenges and Innovations of Co-operation Across Borders. UK: Cambridge Scholars Publishing.