Écologiser ses opérations est insuffisant : 4 actions qui permettent un vrai leadership d’entreprise

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Les leaders d’opinion REDD conseillent les entreprises sur les modèles d’affaires durables du 21e siècle. Les leaders d’opinion sont des universitaires et des praticiens de renom : des experts mondiaux dans le domaine du développement durable. Dans le présent article, Michael Toffel et Auden Schendler  exhortent les entreprises à lutter contre le changement climatique à travers l'action politique ainsi que des améliorations opérationnelles. Dr. Toffel est professeur à la Harvard Business School et Auden Schendler est vice-président du développement durable à Aspen Skiing Company.

Exercer sa responsabilité environnementale signifie généralement rendre les opérations et les produits d’une entreprise plus écologiques. Mais ce n'est sûrement pas assez pour arrêter le changement climatique.

Qu’il s’agisse de réaménagement, d’usines à zéro déchets ou d’incitations au covoiturage, la plupart des sociétés modernes présentent une certaine forme d'initiative environnementale. L’environnementalisme d'entreprise est devenu monnaie courante et les entreprises qui mènent en la matière ne sont pas le moins du monde «alternatives » : les Dupont, IBM, Walmart et Walt Disney le démontrent bien. Beaucoup de programmes en cours font économiser de l'argent. Beaucoup mobilisent les employés et les clients. Comme plusieurs entreprises travaillent à réduire la consommation d'énergie et la production de déchets ainsi qu’à intégrer le développement durable dans leur planification stratégique, que demander de plus?

En termes simples; ces actions ne sont pas assez significatives pour nous conduire au développement durable et lutter contre le changement climatique, le défi environnemental le plus pressant de notre génération. Sans une action beaucoup plus importante, les températures mondiales augmenteront probablement de 6°C d'ici 2100, ce que l'Agence internationale de l'énergie croit « aura des conséquences dévastatrices pour la planète». Une hausse de plus de 2 °C entraînerait des pertes de récoltes et la fonte des glaciers. Cependant, l'Agence internationale de l'énergie nous avertit qu’un réchauffement de seulement 2°C est de moins en moins probable.

L’augmentation de la température fera souffrir de nombreuses entreprises, de multiples façons. Les clients affectés par les aléas climatiques auront des problèmes de liquidité. Les chaînes d'approvisionnement seront perturbées. Il y aura de nouveaux conflits sur l'eau, les ressources et la migration humaine. L'intégrité physique des usines et des bâtiments même sera menacée.

Les entreprises doivent s'adresser au gouvernement

Bien que le concept de l’«entreprise durable» semble avoir fleuri, l'environnement nous rappelle que nous échouons au plan du changement climatique et que nos actions n’approchent en rien la magnitude du défi. Les programmes d'écologisation des opérations sont nécessaires, mais à peine suffisants car ils ne tiennent pas compte de l'ampleur du problème. Puisque le changement climatique nécessite une solution systémique que seuls les gouvernements peuvent fournir, les entreprises ont un rôle critique à jouer, au-delà de l'écologisation de leurs propres opérations. Elles doivent inciter le gouvernement à l'action.

Peu d’entre elles le font, mais personne ne semble avoir remarqué. Les stratégies d’entreprise, les médias, les analyses des actionnaires de l'entreprise et de l'environnement se concentrent presque exclusivement sur l'écologisation opérationnelle et l’établissement de politiques écologiques. Ils ignorent le besoin qu’ont les entreprises à jouer un rôle plus large dans le débat sur le climat.

Alors à quoi ressemble un leadership d'entreprise significatif sur le changement climatique? Rappelons-nous que nos plus grands problèmes environnementaux n'ont jamais été résolus par la seule volonté des entreprises à faire la « bonne chose ». Le gouvernement a toujours joué un rôle, comme lorsque le Congrès américain a modifié la Loi sur l'assainissement de l'air pour lutter contre les pluies acides, et lorsque les gouvernements à travers le monde ont ratifié le Protocole de Montréal pour contrer la diminution de l'ozone. Et, puisque les gouvernements répondent à la volonté politique, les entreprises doivent devenir activistes. Nous proposons un programme comprenant quatre actions permettant d'atteindre un leadership d’entreprise significatif sur le changement climatique.

Quatre manières d’exercer un leadership d’entreprise

«Les programmes d'écologisation des opérations sont nécessaires, mais à peine suffisants car ils ne tiennent pas compte de l'ampleur du problème.»

Action no1: Le lobbying. Les dirigeants d'entreprise devraient directement faire pression pour imposer une législation radicale et agressive qui limiterait les émissions de GES. Une taxe sur le carbone ou un programme de dividende  comme celui adopté par la Colombie-Britannique sont des exemples de législation s’attaquant au changement climatique.

Ces lois doivent être significatives et nationales, et non à la pièce. Bien que le Canada ait le mérite de mettre en œuvre des politiques climatiques dans certaines provinces, ces politiques ont tendance à être faibles (comme la taxe sur le carbone de l'Alberta) et surpassées par des politiques opposées, tel que le démontre l’empressement du gouvernement fédéral à développer et exporter des sables bitumineux à forte intensité carbonique à travers le pipeline Keystone XL.

De plus, le Canada offre de multiples occasions pour les entreprises qui souhaitent faire du lobbying pour lutter contre le changement climatique. En effet, un sondage par le Réseau Action Climat a rapporté que le Canada a la pire des politiques sur le changement climatique de tous les pays riches et est la quatrième pire nation parmi toutes, se classant 58e sur 61 pays (devant le Kazakhstan, l'Iran et l'Arabie Saoudite). Le dossier du pipeline Keystone serait une cible évidente au Canada pour le lobbying des entreprises.

Quelques initiatives d'activisme corporatif organisées sur le changement climatique commencent  à émerger au Canada. Les entreprises intéressées par une action concertée peuvent désormais adhérer au Conseil pour un capitalisme propre (Council for Clean Capitalism) récemment mis sur pied par Corporate Knights. Les entreprises canadiennes peuvent également se joindre à des coalitions d'entreprises aux États-Unis, telles que Business for Innovative Climate and Energy Policy (BICEP) et le American Sustainable Business Council.

Les entreprises peuvent également prendre des mesures unilatérales. Lorsque Starbucks a placé des annonces pleine page dans les principaux journaux, elle a non seulement sensibilisé le public sur le changement climatique mais a également fait pression sur le gouvernement américain vu la menace que constitue le changement climatique menace envers le café.

Action no2: Enrôlez vos associations industrielles. De nombreuses associations industrielles ont entravé les politiques climatiques par le passé. De nos jours, les dirigeants doivent donc insister pour que leurs associations industrielles cessent de s'opposer à ces politiques et se défassent d’associations à des groupes qui maintiennent cette opposition. Pacific Gas & Electric, Apple et Nike ont montré ce type de leadership quand ils ont publiquement renoncé à leur affiliation à la Chambre de commerce américaine vu son opposition à la régulation sur les gaz à effet de serre. L’incohérence entre les initiatives des entreprises qui, d’une part encouragent  l'adoption de politiques sur le changement climatique et qui, d’autre part, financent des groupes s’y opposant, commence déjà à être relevée par l’opinion publique.

Action no3: Tirez parti de votre chaîne d'approvisionnement. Les chefs d'entreprise doivent exiger de leurs fournisseurs d'évaluer leur impact sur le climat et l’établissement d’objectifs communs pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Plus de 50 entreprises font exactement cela avec plus de 1000 de leurs fournisseurs dans le monde entier par l'intermédiaire du Programme de la chaîne d'approvisionnement du Carbon Disclosure Project. Dans la mesure où plus d’acheteurs demanderont de leurs fournisseurs d’évaluer et de réduire leur bilan de carbone, plus de fournisseurs réagiront en partageant leurs émissions de GES et leurs objectifs.

Les gestionnaires qui sélectionnent des fournisseurs devraient fortement peser leur préoccupation et soutien envers les politiques climatiques. Promouvoir l'action dans la chaîne d'approvisionnement sensibilise les entreprises aux changements climatiques, et peut être particulièrement importante dans les pays où les entreprises ne peuvent directement influencer les politiques du gouvernement. Il s’agit aussi d’une influence multiplicatrice, qui peut considérablement étendre la portée d'une entreprise.

Dell et Wal-Mart sont des exemples à suivre en la matière. Cela est-il suffisant? Non, il n'y a tout simplement pas assez d'entreprises, exerçant suffisamment de pression, sur suffisamment de fournisseurs pour atteindre un objectif de 2°C seulement d’augmentation. Une prise de position publique sur la politique climatique est beaucoup plus importante parce que cela peut conduire à des politiques gouvernementales contraignantes permettant d’atteindre un objectif de 2°C. Et les efforts du travail de Dell et Wal-Mart sur ce front sont limitées.

Action no4: Communiquez vos efforts. Les entreprises qui s'engagent dans les actions 1-3 doivent communiquer ce qu'elles ont fait pour permettre aux clients et fournisseurs d’apprécier leur leadership, tout comme le fait Starbucks. Ce marketing est une forme d'éducation climatique, et pourrait inspirer d'autres entreprises à se joindre à elles en prenant ces mesures.

Surmonter les obstacles

Alors, qu’est-ce qui empêche les entreprises de s’engager dans l’activisme politique? Après tout, même une compréhension limitée de la science du climat révèle le danger clair et actuel posé par le changement climatique. Une des raisons est que beaucoup d'argent de sociétés et groupes d'intérêt opposés à l'action climatique brouille les cartes, confondant les gens sur la science, de la même façon que l'industrie du tabac confond les gens sur les risques du tabagisme.

Une autre raison est que les entreprises gagnent de l'argent en vendant leurs produits et services, et ont tendance à éviter les distractions de cette mission essentielle. Le climat est considéré comme d'importance secondaire, d'envergure internationale et un risque futur. Il passe inaperçu à côté de politiques affectant directement le profit, comme les politiques commerciales ou les règlements de santé et de sécurité.

Mais le climat doit se placer en haut de la liste des priorités. Les entreprises déployant des initiatives de développement durable mais qui restent silencieuse sur le climat esquivent le défi environnemental majeur auquel fait face notre génération. La responsabilité corporative à l’égard de l’environnement sous-tend une mobilisation agressive, parfois même inconfortable, afin de promouvoir une politique climatique robuste.

À propos des auteurs

Auden Schendler  est vice-président du développement durable à Aspen Skiing Company, auteur de Getting Green Done et membre du conseil de Protect Our Winters. En 2006, Auden a été reconnu pour ses innovations en matière de réchauffement climatique par le magazine Time. Il a également été nommé président «Pioneer of the New Energy Economy» par l'Université du Colorado et un « Sauveur du climat» par l'Environmental Protection Agency américaine.

Dr. Michael Toffel est professeur agrégé à la Harvard Business School et membre du corps professoral du Programme d'économie environnementale Harvard. Il a remporté plusieurs prix et publié sur le développement durable, la chaîne d'approvisionnement, la transparence des entreprises et les initiatives environnementales.

Une version antérieure de cet essai est paru sur grist.org sous le titre « Corporate Sustainability is not Sustainable».