Article – Le reporting intégré rend-il vraiment compte du triple-bilan ?

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Ce mois-ci, Haykel Najlaoui de Neuvaction, nous apporte sa perspective sur la pratique du reporting intégré. Bien qu'elle semble se répandre, il semble que la pratique du reporting dit intégré présente tout de même une faible connexion entre le contenu financier et le contenu sur le développement durable. Peut-on alors réeellement parler d'intégration?

Michael Toffel receiving the RIPA award from Judith Walls (left) and Steph Bertels

Haykel Najlaoui, Responsable, développement durable et formations certifiées GRI chez Neuvaction.

Les entreprises qui publient des rapports de développement durable évoluent lentement vers une intégration des deux principaux rapports, le rapport financier et le rapport de développement durable, ce qu’on appelle le reporting intégré. Pour les tenants de la RSO, cette évolution est souhaitable si l’on considère que l’intention de la RSO est de se fondre dans la stratégie et performance globale d’une organisation. Une étude1 réalisée par la GRI en 2013 a d’ailleurs confirmé une augmentation soutenue du taux des rapports autodéclarés par les organisations comme étant des rapports intégrés. Par contre, l’étude a aussi montré qu’environ la moitié de tous les rapports intégrés sont constitués de deux publications distinctes avec une faible connexion entre le contenu financier et le contenu sur le développement durable.

L'établissement de lignes directrices et d'un cadre normatif

Pour normaliser cette pratique, la GRI a créé en 2010 l'organisation The International Integrated Reporting Commitee en collaboration avec Accounting for Sustainability (A4S). Il s’agit  d’un comité présidé, à l’époque, par le président de la GRI et dont le mandat est de proposer des lignes directrices et un cadre normatif du reporting intégré. Le Comité s’est rapidement transformé en organisation indépendante formant ainsi The International Integrated Reporting Council (IIRC) dont la mission est de promouvoir l’intégration du Reporting Intégré (IR) dans les pratiques commerciales des secteurs public et privé.

Après une consultation internationale qui a duré trois mois, l'IIRC a publié en décembre 2013, le Cadre de référence du Reporting Intégré2 dans lequel il définit les principes fondamentaux et les exigences en reporting intégré. Ce cadre conceptuel développe une nouvelle approche en rupture avec les besoins identifiés au départ par les travaux de la GRI, qui consistait à mettre en commun les données financières et les données sur le développement durable. Il définit le rapport intégré <IR> comme une communication concise sur la façon dont la stratégie, la gouvernance, la performance et les perspectives de l’organisation conduisent, compte tenu de son écosystème, à la création de valeur à court, moyen et long termes. Cette reddition de compte s’adresse en premier lieu aux investisseurs et porte sur la façon dont l’organisation crée de la valeur au fil du temps. On peut ainsi lire à la page 4 du référentiel3 : «The primary purpose of an integrated report is to explain to providers of financial capital how an organization creates value over time».

Le Reporting Intrégré (IR) : de quoi s’agit-il ?

Après analyse, je peux vous dire que le Reporting Intégré <IR> n'est certainement pas une combinaison du rapport de développement durable et du rapport annuel, ni une combinaison des états financiers et des communications sur le développement durable. Seules les questions de développement durable qui affectent la capacité de l'organisation à créer de la valeur sont intégrées. Par conséquent, les externalités négatives qui affectent les autres parties prenantes n’y sont pas, à moins qu’elles soient captées par l’analyse des risques et des opportunités.

«le Reporting Intégré n'est certainement pas une combinaison du rapport de développement durable et du rapport annuel, ni une combinaison des états financiers et des communications sur le développement durable.»

 

Ce nouveau cadre cherche certainement à se distinguer des référentiels reconnus, surtout les lignes directrices G4 de la GRI, le AA1000 et SASB. Il évite alors de traiter de responsabilité sociétale et se concentre sur la création de la valeur à partir des ressources que l’entreprise exploite. Ces dernières sont classées en six capitaux : capital social, capital humain, capital manufacturier, capital financier, capital environnemental et capital intellectuel. Ce qui nous permet de le classer vraisemblablement dans la famille des modèles de développement durable dit «modèle par capitaux» ou «modèle de stock de capital».

Un rapport autodéclaré rapport intégré (IR) doit mettre l’accent sur le modèle d’affaires, la création de valeur, la stratégie d’allocation des ressources, l’analyse des risques et des opportunités, les indicateurs clefs de la performance et la connectivité de l’information. Il doit centrer l’analyse de pertinence des enjeux de l’organisation sur les enjeux qui affectent la création de la valeur d’où l’approche par capitaux. Comparativement aux autres référentiels de reddition de compte, les exigences en informations sont réduites à 19 éléments requis d’informations ; le minimum nécessaire pour éclairer la prise de décision d’investissement. Bref, il a tout pour séduire les investisseurs.  S’adressant ainsi à une seule partie prenante d’une organisation.

Par ailleurs, en créant un nouveau type de rapport qui au lieu de faire un deux en un, l’IIRC vient-il de créer, un de plus?

À propos de l’auteur

Haykel Najlaoui est responsable du développement durable et des formations certifiées par la GRI (Global Reporting Initiative) chez Neuvaction. Il se spécialise dans la reddition de comptes et le développement de formations et d'outils d'intervention en développement durable. Ses mandats incluent les diagnostics en développement durable, l'accompagnement stratégique, les plans d’action, les politiques d'achat responsable et l’accompagnement lors de la préparation et la vérification de rapports de développement durable.