Une entreprise peut-elle être sociale?

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La Grameen Bank au Bangladesh est devenue célèbre pour offrir des services de microfinance à la population la plus pauvre; une alternative pour tous ceux exclus du système bancaire traditionnel. Artemisia au Brésil, continue d’encourager et de former les jeunes entrepreneurs brésiliens au démarrage d‘organisations engagées dans la lutte contre la pauvreté dans le pays. Même le célèbre chef cuisinier Jamie Oliver investit dans son restaurant-école (Fifteen Cornwall) au Royaume-Uni dont la mission est de former au métier de chef cuisinier des jeunes exclus et leur donner une nouvelle opportunité. Ces trois organisations ont en commun à la fois la formulation d’une mission sociale, mais aussi un mode de gestion qui leur permet de dégager des profits pour s’autofinancer. Et toutes invoquent la nécessité d’avoir un impact sur les parcelles de la population les plus marginalisées.

Une réponse au phénomène de pauvreté

Une entreprise sociale est une entreprise créée et gérée comme une entreprise traditionnelle. Elle dispose donc de produits et services, de clients, de marchés, et elle génère des coûts et des bénéfices. Cependant, et à la différence d'une entreprise traditionnelle, le principe de maximisation du profit est remplacé par le principe de bénéfice social. (Yunus, 2007, 2010)

 

La pauvreté est un phénomène persistant et complexe qui existe autant dans les pays du Nord que dans les pays du Sud et qui s’exprime sous de multiples facettes. Ce n’est pas seulement une question de revenu disponible, mais aussi de manque de capacités et de ressources multiples telles que l’accès à l’éducation, l’emploi, la santé, la sécurité, etc.

La pauvreté a un impact direct sur les conditions de vie d’une majorité de la population, sur les investissements des gouvernements et aussi sur le développement économique des pays. Il ne s’agit pas juste d’un fait isolé, mais davantage d’un processus parfois historique d’exclusion d’un segment de la population. Une grande partie de la population mondiale vit encore en situation de pauvreté financière et c’est justement pour s’adresser à cette population marginalisée qu’émerge un nouveau modèle d’organisation : les entreprises sociales.

Muhammad Yunus, un défenseur renommé de ce modèle, affirme que ce type d’organisation est orienté en faveur d’une cause sociale et non destiné à la maximisation des profits. Par contre, ce n’est pas du bénévolat; l’organisation doit être gérée selon les principes et les standards de gestion des entreprises traditionnelles. L’entreprise sociale doit donc opérer sans pertes financières tout en réalisant sa mission sociale. Et le profit généré doit être réinvesti afin d’augmenter la capacité de l’organisation à accomplir sa mission. Cependant, ce type d’organisation contribue-t-il effectivement au changement de la réalité des populations les plus marginalisées? Les entreprises sociales peuvent-elles se développer davantage afin d’avoir un impact plus important? Dans leur lutte contre les problèmes sociaux, ces nouvelles organisations ne seraient-elles pas en train de suppléer le rôle de l’État? Une « entreprise » peut-elle vraiment être sociale?

Toutes ces questions sont au cœur du débat actuel autour des entreprises sociales. Ce concept se développe fortement dans les pays du Sud et suscite de plus en plus d’intérêts dans certaines régions des pays du Nord. Aujourd'hui, les premières esquisses de réponses à nos questions ne sont pourtant pas encore assez précises. Il est donc impossible de formuler des réponses claires. En effet, la majorité des expériences d’entreprises sociales sont encore très récentes. Et même si le nombre de chercheurs qui s’intéressent au sujet est grandissant, la recherche sur les facteurs qui favorisent le développement, les modes de gouvernance et l’évaluation des impacts positifs et négatifs de ce type d’entreprise sont encore peu connus.

Entreprises sociales : un modèle à encourager?

Le modèle des entreprises sociales est à encourager, mais avec prudence. Dans plusieurs pays, les gouvernements ne sont pas capables de promouvoir les services nécessaires à toute la population. Les plus pauvres sont alors les premiers exposés et subissent directement les conséquences de ces situations. Dans certains cas, l’urgence est telle que l’on ne peut pas attendre une action du gouvernement. C’est dans ces conditions que le concept d’entreprise sociale peut être une alternative : par les mécanismes de marché, des produits ou services peuvent être développés pour servir à ce public; ou encore, ces entreprises peuvent contribuer à l’inclusion sociale par l’offre d’emplois. Cependant, dans une perspective plus critique, la mission sociale peut être utilisée afin de maximiser les profits financiers de certaines entreprises, avec un désintérêt réel ou un détachement envers la cause sociale. Cette manipulation d’image d’entreprise responsable peut alors servir à certains dirigeants d’entreprise pour construire une fausse image d’entreprise sociale et responsable.

Quoi qu'il en soit, les entreprises sociales ont un rôle à jouer dans la réduction de la pauvreté – mais elles ne doivent pas être vues comme une « solution miracle ». Elles sont plutôt comme une piste de solution à un problème à l’évidence complexe. Bien que le gouvernement reste un acteur majeur pour le bien-être de la population, d’autres formes d’organisations à caractère social (p. ex. les ONGs) et démocratique (p. ex. les coopératives) ont également une place centrale face au phénomène de pauvreté.

La création d’entreprises sociales représente en fait un outil de plus pour faire face à cet énorme défi de pauvreté. Et cela commence par une meilleure connaissance de ces entreprises qui nous permettra d’être mieux équipés pour définir les lignes de financement de ce type d’entreprise et de former nos étudiants en gestion à bien gérer ses spécificités. Ce constat s’adresse également aux chercheurs et notamment à la nécessité d’approfondir les recherches sur les mécanismes de régulations et les risques associés pour les entreprises sociales. Au final, l’objectif est d’améliorer les conditions de vie d’une importante parcelle de la population mondiale. Ainsi, si les entreprises sociales peuvent aider dans ce sens, elles en sont les bienvenues.

Cas d'une entreprise sociale : Robin des Bois

Robin des bois est une entreprise sociale œuvrant dans le milieu de la restauration qui a été créée en 2006 pour répondre à une mission sociale. Les 15 employés de Robin des Bois sont soutenus par des milliers de bénévoles provenant de tous horizons. « Nous faisons du bénévolat dans le plaisir et accessible à tous», explique Judy Servay, Directrice générale de Robin des Bois. Tous les profits réalisés par la vente des repas et des produits sont ensuite redistribués à des organismes communautaires de lutte contre la solitude, l’isolement social et la pauvreté.

À propos de l'auteur

Dr Luciano Barin-Cruz est professeur de management à HEC Montréal et codirecteur du Groupe de Recherche Interdisciplinaire en Développement Durable (GRIDD). Ses intérêts de recherche portent sur de nombreuses questions contemporaines, et notamment la responsabilité sociale des entreprises, le développement durable et les innovations inclusives.

Sources

Sen A. 2000. La perspective de la liberté. In : Un nouveau modèle économique, Paris, Éditions Odile Jacob.

Yunus, M. 2010. Launching a social business. Dans: Building Social Business, the New Kind of Capitalism that Serves Humanity’s Most Pressing Needs, Public Affairs: New York, p. 57-93.

Yunus, M. (2007) “Social Business: What it is and What it is not.” In: Yunus, M. Creating a World Without Poverty: Social Business and the Future of Capitalism. Public Affairs. p. 21-40.